jeudi 24 janvier 2013
P. 218. Troyes, janvier 1977, la voix de R. Badinter fait reculer la peine de mort...
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"L'Union", une du 18 février 1976 (Graph. JEA/DR).
Troyes, 21-24 janvier 1977 :
procès d’assises de Patrick Henry.
Une douzaine d’experts se sont succédé devant la cour, tous unanimes : l’accusé, vingt-quatre ans, est « normal ».
N’empêche…
Le 30 janvier 1976, il attendait le petit Philippe Bertrand, sept ans, à la sortie de son école troyenne pour l’enlever. Concrètement : le ravisseur l’enferme dans une chambre de l’Hôtel des Charmilles.
Dans la soirée, Patrick Henry est localisé alors qu’il appelle longuement les parents depuis une cabine téléphonique. Mais les gendarmes et la police judiciaire n’adoptent pas la même tactique. Les premiers échouent à lui mettre la main au collet et les seconds fulminent de voir toute filature réduite en miettes.
Pour sa part, le ravisseur affirmera lors de son procès qu’en conséquence de la tentative bruyante d’arrestation de la gendarmerie, il ne lui a plus semblé possible de libérer le petit Philippe.
Le lendemain, vers 17h et alors que le garçon regarde la télévision, Patrick Henry décrira devant le tribunal la scène fatale :
- « Il était assis. J’étais derrière lui. J’ai pris un foulard. J’ai serré. Deux minutes plus tôt, je n’y pensais pas. »
Christine Rigollet résume la suite :
- « Le 17 février, le corps du petit Philippe est découvert sous le lit d'une chambre sordide louée par Patrick Henry. Manifestement étranglé dès les premiers jours du rapt. "La France a peur", martèle Roger Gicquel en ouvrant le JT de 20 heures.
"Ce type-là n'était pas défendable", s'exclame Frédéric Pottecher, chroniqueur judiciaire (…), des appels se font entendre qui réclament la peine capitale. » (1)
Couvrant le procès pour « Le Monde » (2), Pierre Georges décrit l’auteur du rapt et de l’assassinat :
- « Qui est donc Patrick Henry ? Rien d’autre qu’un visage impassible, froid, lisse, totalement neutre, sans réaction, un bloc de glace ou de pierre, figé dans une effrayante indifférence. A-t-il des remords ? Apparemment pas. Il est comme un masque devant l’horreur. »
Grand-père de la victime, Jean Larché s’exprime en tant que témoin :
- « Il est froid comme une vipère, froid, cynique. »
Avocat des parents de la victime, Me Johannès Ambre conclut :
- « Ce procès aurait pu être celui du chagrin et de la pitié. Il s’en est fallu de peu de chose, d’un élan du cœur, d’un élan de sincérité. M. et Mme Bertrand (…) ont souhaité savoir si celui dont ils allaient rencontrer le regard correspondait à ces descriptions. Dans ce regard, ils n’ont vu aucun remord.»
Détective (Graph. JEA/DR).
Un enlèvement et un assassinat odieux. Un coupable qui ne nie pas mais s’enferme comme une momie. Des aveux. Des preuves. L’avocat général, M. Fraisse, a une autoroute qui s’ouvre devant lui pour demander la peine de mort :
« Je n’ai jamais requis une peine que, comme juré, je n’aurai pu appliquer en mon âme et conscience. En raison des faits qui sont reprochés, je vous demande de voter la mort. Je crois à la dissuasion par la peine de mort, quand il s’agit d’un crime crapuleux. Je crois surtout au devoir impérieux pour une société de protéger ses membres en prononçant une peine irrévocable. Une société n’a pas le droit de mettre en danger la vie d’innocentes victimes. Si elle faisait autrement, elle engagerait se responsabilité si d’autres actes semblables se produisaient. Sans haine, sans passion, sans faiblesse, vous appliquerez les lois de votre pays. »
A ce stade du procès, Me Badinter (3), conseil de Patrick Henry, constate froidement :
« Il n’y a pas une chance sur mille, mais, cette chance, je la disputerai jusqu’au bout ». Une chance sur mille de sauver la tête du coupable.
Liliane Schlier suit le procès pour l'Express :
« Pour défendre cet homme déjà mille fois condamné par ses semblables, il a fallu chercher Me Robert Bocquillon, bâtonnier de Chaumont, où Patrick Henry était incarcéré. Chaque jour, il reçoit son lot de lettres d'injures. D'anonymes justiciers lui souhaitent toutes les calamités du monde pour le punir d'avoir accepté la défense de celui qu'on appelle "le monstre". "Vous êtes volontaire pour défendre un assassin, je suis volontaire pour vous abattre", signé: "Votre assassin". Menaces et insultes quotidiennes viennent de toute la France. A Paris, Me Robert Badinter, le deuxième avocat de Patrick Henry, n'est pas mieux partagé. Le téléphone lui réserve aussi son paquet d'ordures vengeresses. "De ma vie je n'avais rien vu de semblable à ce qui se passe dans cette affaire", remarque Me Badinter. » (4)
Me Boquillon :
- « Je suis bien faible, je suis avocat à Chaumont ; ce n’est pas de l’émotion, c’est de l’angoisse qui m’étreint avant de parler, parce que c’est de nous, et de nous seuls, que dépend maintenant la vie de Patrick Henry. Il y a sur ce prétoire une affreuse odeur de sang, le sang de la victime, un enfant sacrifié par un autre enfant qui n’avait même pas trouvé sa maturité. Nous avons, Robert et moi-même, une responsabilité affreuse mais aussi un devoir absolu : être la défense. Ce devoir, il est tout simple, tout bête, tout clair : il est de vous dire : ne faites pas cela. Vous êtes les derniers dépositaires de l’immense intérêt que peut représenter une vie humaine. Alors, si vous le voulez, le procès de Troyes entrera dans l’histoire.
(…)
Je suis d’ici, je suis comme vous, horrifié par ce crime. Ce procès nous concerne tous. Il nous dérange tous. Le monstre, c’est le fils d’une femme qui est ici. Il pourrait être le nôtre, le mien, le fils de tout le monde. Alors cette pitié qu’il n’a pas eue pour sa victime, je vous demande de tout cœur que vous l’ayez pour lui. »
Les "bois de la Justice" (Graph. JEA/DR).
La presse de l’époque décrit le bâtonnier Bocquillon comme un homme âgé, à la voix brisée, aux mains tremblantes. Lui succède Me Badinter, blême, la voix cassée (et s’exprimant sans notes) :
- « Il n’existe pas de grands procès. On croit que, parce qu’il y a beaucoup de monde, beaucoup de journalistes, c’est un procès différent des autres. Ce n’est pas vrai. Ici c’est lui, c’est vous et c’est un tout petit peu de moi. Quand tout sera fini ce soir, ce ne sera pas fini pour lui, pour vous ; et pour moi.
(…)
Quand M. l’avocat général demande la peine de mort, c’est à vous, après, qu’il la laissera. Vous êtes seuls ; vous seuls ici avez le droit de vie et de mort sur quelqu’un. Cela vaut bien, dans une vie de femme et d’homme (5), qu’on y réfléchisse à deux fois.
(…)
L’avocat général a dit trait pour trait ce que son prédécesseur disait il y a deux siècles à propos de la torture. Il vous demande de l’expédier avec un certificat « normal, bon à exécuter ». Ce n’est pas vrai. Il y a des siècles que l’on dit cela, qu’on le répète de génération en génération et ce n’est pas vrai (…). Et s’il est un endroit où on ne peut croire à l’exemplarité de la peine de mort, eh bien ! c’est ici ; où habitait Patrick Henry quand Buffet et Bontems (6) ont été condamnés à mort ? Vous n’exécutez pas une fonction de défense sociale, avec cette fonction sanglante ; on apaise, on fait croire que l’on défend ; on trompe. A mort, à mort, c’est politiquement payant. Et moi je vous dis : si vous le coupez en deux, cela ne dissuadera personne.
(…)
L’horreur. Si vous le tuez, votre justice est injuste. Qu’est-ce que la justice quand la douleur des parents, quand les larmes d’une Mme Henry [mère] n’apaisent pas les larmes d’une Mme Bertrand ? La justice, elle, est la proclamation des valeurs d’une société ou elle n’est rien. Qu’est-ce donc qu’une société qui traîne la guillotine comme un bien de famille ? Qu’est-ce qui a légitimé le droit de tuer ?
Vous allez voter maintenant. C’est vous et vous seuls, et chacun de vos votes est acquis pour toujours. Et puis il y aura un autre crime affreux. Et puis vous y penserez. Et puis il y aura l’abolition (7). Vous direz à vos enfants que vous avez condamné un homme à mort, même un tueur d’enfant, et vous verrez leurs regards. »
La cour de l’Aube délibère une heure trente seulement. Aux six premières questions, elle répond : oui, Patrick Bertrand est coupable. A la septième, celle des éventuelles circonstances atténuantes, réponse identique : oui.
Le condamné n’aura pas la tête tranchée.
Le poids d'une plaidoirie... (DR).
NOTES :
(1) Le Point, 21 février 1998.
(2) Les grands procès, 1944-2010, sous le direction de Pascale Robert-Diard et de Didier Roux, préface de Laurent Greilsamer, Ed. les arènes/Europe 1, 2009, 567 p., P. 227.
(3) Lire la p. 33 de ce blog : Robert Badinter, Les épines et les roses, Fayard, 2011, 280 p.
(4) L'Express, 17 janvier 1977.
(5) Le jury des assises auquel s'adresse R. Badinter, est composé de trois femmes et de six hommes.
(6) Incarcérés à Clairvaux, Claude Buffet et Roger Bontems tentent de s'en évader le 21 septembre 1971. Ils prennent en otages l'infirmière de la prison, un gardien et un détenu-infirmier. L'intervention des forces de l'ordre n'empêchera pas l'égorgement de l'infirmière et du gardien.
Le procès de Buffet et de Bontems se tient à Troyes du 26 au 29 juin 1972. Les deux inculpés sont condamnés à mort. Or, il s'était avéré devant la cour que Bontems n'avait pas tué lors de cette évasion avortée. Néanmoins, en tant que complice de Buffet, il n'échappa point à l'échafaud (le 28 novembre 1972). L'un de ses défenseurs n'était autre que Robert Badinter.
(7) Cette prédiction sera réalisée en octobre 1981, Robert Badinter assumant la charge de Garde des Sceaux du gouvernement Mauroy sous la première présidence de François Mitterrand.
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